Billet n°1 : "Le spectacle des frères Bogdanov : Big Bang ou Big Flop ?"

Le spectacle des frères Bogdanov : Big Bang ou Big Flop ?

Ou l’exercice difficile de la vulgarisation scientifique grand public

 

 L’objectif est ambitieux, je le reconnais : capter l’attention de néophytes au sujet de la création de l’Univers, le fameux Big Bang, n’est pas une mince affaire. Les ingrédients et les codes de la vulgarisation scientifique sont bien présents mais quelques maladresses dans l’interprétation de la recette font retomber le soufflé. Résultat : un petit arrière-goût de cramé !

 

 

C’était un lundi soir, je me rendais au Théâtre du Gymnase à Paris, non sans une certaine excitation je l’avoue : les célèbres frères Bogdanov, les mêmes qui avaient bercé mes samedi après-midi dans les années 80, avec leur émission télé Temps X, se produisent dans leur spectacle « Big Bang ».

 

Tout s’annonçait pour le mieux : salle privatisée, un peu de gratin dans le public et le magnifique décor du Théâtre du Gymnase, rénové en 1830 et toujours dans son jus.

 

Malheureusement le spectacle servi pendant plus de 2 heures ne fut pas de la haute gastronomie, sans toutefois tomber dans la restauration rapide. Détaillons le menu ensemble.

 

Un menu alléchant

 

-          La variété des denrées utilisées : de nombreux supports accompagnent les « plats », comme des scénettes de théâtre jouées par des comédiens, des séquences vidéo, des intermèdes musicaux, du stand-up et quelques « expériences » réalisées en live.

 

-          Des trous normands qui permettent l’assimilation : phases de répétition, de reformulation, et de synthèse afin de ne pas perdre l’auditoire.

 

-          Une ambiance assez ludique : on ne croule pas sous les théories et la participation du public est sollicitée, une certaine autodérision bienvenue de la part des deux frères (apparence physique, crédit scientifique…). A l’évidence, ils ne se prennent pas la « tête » …

 

-          La trame du spectacle basée sur les controverses entre scientifiques célèbres (Einstein, Friedmann, Gamow, Hubble…), la contextualisation politique en Allemagne, Russie et Etats-Unis : on raconte une vraie histoire, on apprend plein de choses, on mange de bon appétit !

 

De la nécessité du Bicarbonate de Sodium

 

Les ingrédients sont donc bien présents mais leur assemblage ou leur nature hypercalorique même est parfois difficile à digérer.

 

-          La durée, 2h15, est beaucoup trop longue pour cet exercice : des longueurs, des relances inutiles, un « final » qui n’en est pas vraiment un. Parfois il faut savoir rester frugal car sinon gare aux abus !

 

-          La thèse sous-jacente d’une main invisible à l’origine de l’Univers, allusion trop prononcée à mon goût à leurs précédents bouquins et à des thèses qui peuvent rester en travers de la gorge pour certains.

 

-          De plus, il est toujours de bon aloi de susciter la réflexion, le questionnement : mais ici, c’est un peu trop péremptoire, on penche plus vers l’opinion que vers la réflexion. Sucré ou salé, il faudrait laisser plus de place au libre-arbitre.

 

-          Un jeu de scène déséquilibré : les voix sont parfois mal assurées, les tours de « magie » ou les envolées musicales hument bon les prestations de fins de repas de famille, ou encore l’embarcation dans la machine à remonter le temps (que nous aurions aimé plus court pour le coup…) un peu trop euphorique.

 

-          Des énièmes « Mais la vraie question est… » qui sont parsemés durant tout le spectacle. Pas assez de hiérarchie des enjeux, faux rebondissements : on est sans cesse resservi et on frôle l‘indigestion.

 

-          Et puis enfin la mise en scène. On peut se douter que les deux metteurs en scène ont dû lutter pour canaliser les égos d’Igor et Grishka. Mais par moment, on devine des séquences de totale improvisation, d’où les excès déjà mentionnés et même un certain décalage avec les autres comédiens. On déguste !

 

Digestifs

 

Pour finir, je dirai que ce spectacle dresse la table d’un très bon acte de vulgarisation scientifique mais que le chef cuistot n’a pas su doser savamment les ingrédients et gérer sa cuisson.

 

La créativité est au rendez-vous et la multiplicité des canaux utilisés participent au dynamisme du spectacle. De nombreuses illustrations et analogies, parfois ancrées dans le quotidien ou contextualisées dans l’Histoire, favorisent la compréhension, l’attention et l’intérêt. On notera tout de même certaines touches un peu trop épicées, qui éloignent du sujet. Je fais référence aux duos musicaux qui, même avec un certain brin de voix et une maîtrise des instruments, sont à des année-lumière de la théorie de la relativité générale. C’est un parti pris, le décalage est total !

 

Mais attention, l’objectif d’un acte de vulgarisation scientifique consiste aussi à faire plaisir à son public. Quels que soient les moyens déployés, ici nombreux, si le public boude, la cible est manquée. On ne se situe donc pas encore au centre de la cible, plutôt en périphérie. Peut-être que le nombre croissant de représentations permettra de s’en approcher.

 

Anecdote croustillante : le théâtre du gymnase fut le lieu de tournage du film « Coluche, l’histoire d’un mec » d’Antoine de Caunes en 2007. Le spectacle « Big Bang » connaîtra-t-il le même relatif succès ? ou, pour rester dans le ton, parviendra-t-il malgré tout à décrocher sa troisième étoile ?

 

Professeur Seedious